EAF texte 8: Correspondances, Charles Baudelaire par Magali VAN KELST

Charles Baudelaire : Vie, œuvre et parcours littéraire

Vous avez étudié trois poèmes des Cahiers de Douai d’Arthur Rimbaud — Ma BohèmeLe Dormeur du ValVénus Anadyomène — trois textes qui disent chacun à leur manière l’émancipation du jeune poète : émancipation du corps, du regard, de la langue elle-même. Pour conclure ce parcours, nous allons lire « Correspondances » de Charles Baudelaire. Ce poème n’est pas celui d’un adolescent en rupture, mais celui d’un poète adulte, construit, qui a théorisé cette émancipation et l’a érigée en art poétique. Comprendre Baudelaire, c’est comprendre la source à laquelle Rimbaud lui-même a bu.

I. Qui est Baudelaire ? L’homme et sa légende

1. Une vie marquée par la tension et le scandale

Charles Baudelaire naît à Paris le 9 avril 1821. Son père meurt quand il a six ans. Sa mère se remarie rapidement avec le général Aupick, homme austère et ambitieux — une figure que Baudelaire n’acceptera jamais. Ce beau-père incarne pour lui l’ordre bourgeois, le conformisme, tout ce contre quoi il va consacrer sa vie à écrire.

Adolescent turbulent, il est envoyé en pension, puis embarqué de force sur un navire à destination de l’île Maurice et de la Réunion (1841). Ce voyage, dont il reviendra au bout de quelques mois, lui laisse des images indélébiles : les parfums des îles, la sensualité des tropiques, le sentiment d’un monde plus vaste et plus riche que la grisaille parisienne. On retrouvera ces impressions dans Parfum exotique, dans La Chevelure, et — de manière plus abstraite — dans la quête de l’infini sensible qui traverse « Correspondances ».

De retour à Paris, il hérite d’une partie de la fortune de son père. Mais Baudelaire est un dilettante fastueux : en deux ans, il dépense la moitié de son héritage en vêtements, en œuvres d’art, en fréquentations de la vie bohème. La famille obtient alors un conseil judiciaire (1844) : Baudelaire ne pourra plus gérer lui-même son argent. Cette humiliation le marque profondément et l’accompagne toute sa vie, faisant de lui un homme perpétuellement endetté, dépendant de sa mère, vivant dans des hôtels meublés.

Il meurt le 31 août 1867, à 46 ans, après une longue agonie consécutive à un AVC. Il n’a plus la parole depuis plusieurs mois. Ses derniers mots auraient été une interjection incompréhensible — ultime ironie pour celui qui avait fait de la parole poétique sa raison d’être.

2. Un homme de son siècle — et contre son siècle

Baudelaire vit dans un XIXe siècle de bouleversements : la Révolution industrielle transforme Paris, le baron Haussmann détruit les vieux quartiers, la bourgeoisie triomphe. Il est contemporain de Flaubert, de Hugo, de Nerval, de Delacroix qu’il admire profondément.

Mais Baudelaire est fondamentalement un homme en porte-à-faux avec son époque. Il méprise le progrès comme illusion, le positivisme comme myopie, la démocratie comme médiocrité. Il ne croit ni en la bonté naturelle de l’homme (contre Rousseau), ni en la marche triomphale de l’Histoire. Sa vision du monde est profondément dualiste : l’homme est tiraillé entre le Bien et le Mal, entre l’Idéal et le Spleen, entre l’aspiration à la beauté et l’attirance pour la corruption. C’est cette tension qui donne à son œuvre son énergie.

II. L’œuvre poétique : Les Fleurs du Mal

1. Une publication événement (1857)

Baudelaire publie Les Fleurs du Mal en juin 1857. Le recueil est le fruit de vingt ans de travail — les premiers poèmes datent des années 1840. Il ne comprend au départ que 100 poèmes, puis 126 dans la deuxième édition (1861), après la condamnation.

Le succès est immédiat… mais aussi le scandale. Dès le 5 juillet 1857, le parquet ouvre une procédure pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». En août, Baudelaire est condamné à une amende et doit supprimer six poèmes (dont LesbosFemmes damnées). Ces six poèmes ne seront réhabilités légalement qu’en… 1949, soit 92 ans plus tard.

2. La structure du recueil : un voyage spirituel

Les Fleurs du Mal ne sont pas un recueil de poèmes épars : c’est une architecture rigoureuse, un voyage intérieur organisé en six sections :

  • Spleen et Idéal (85 poèmes) : le cœur du recueil. La tension fondamentale de l’œuvre — aspiration à la beauté, à l’amour, à l’idéal, et l’écrasement du « spleen » (mélancolie, ennui, désespoir). C’est ici que se trouve « Correspondances ».
  • Tableaux parisiens : Paris comme matière poétique — les foules, les vieillards, les aveugles, les femmes passantes.
  • Le Vin : l’ivresse comme fuite ou comme élévation.
  • Fleurs du Mal : le mal, la sexualité, la transgression.
  • Révolte : la rébellion contre Dieu, Satan comme figure de l’artiste maudit.
  • La Mort : mort comme ultime voyage, ultime espoir d’inconnu.

Ce parcours forme une sorte de descente aux enfers et de tentative d’élévation : Baudelaire cherche la beauté dans la boue, le sacré dans le profane, l’idéal dans la corruption. C’est tout le sens du titre : des fleurs (la beauté, la poésie) nées du mal (la souffrance, le vice, la mort).

3. « Correspondances » : une place stratégique

Le poème « Correspondances » est le 4e poème des Fleurs du Mal et le premier sonnet du recueil. Il arrive après « Bénédiction » (le poète maudit parmi les hommes), « L’Albatros » (le poète maladroit sur terre mais libre dans les airs), « Élévation » (l’aspiration vers le ciel pur). Ces quatre premiers poèmes forment une sorte de préface en vers : ils posent les bases de l’art poétique baudelairien avant que le recueil ne plonge dans le spleen et le mal.

III. Le parcours littéraire : entre tradition et rupture

1. Ses maîtres et ses influences

Baudelaire n’est pas un poète qui surgit du néant. Il s’inscrit dans une généalogie littéraire qu’il revendique :

  • Le Romantisme : il admire Hugo, Gautier, Nerval. Il retient du romantisme le culte de la sensibilité, la mélancolie, le sentiment de l’infini. Mais il refuse le lyrisme naïf et l’effusion sentimentale.
  • Edgar Allan Poe : Baudelaire traduit Poe en français (Histoires extraordinaires, 1856) et en fait une véritable obsession. Il voit en lui un double — génie maudit, alcoolique, incompris. De Poe, il retient l’idée que la beauté est liée à la mélancolie et que l’art est une construction intellectuelle rigoureuse, pas un épanchement.
  • Théophile Gautier et le culte de la forme : Baudelaire dédie les Fleurs du Mal à Gautier, qu’il appelle « le parfait magicien ès lettres françaises ». De lui, il retient l’exigence formelle, la beauté plastique, le travail du vers.
2. Sa place dans l’histoire littéraire

Baudelaire occupe une position charnière dans l’histoire de la poésie française. Il est trop tardif pour être pleinement romantique, trop tôt pour être symboliste. Il est en réalité le chaînon manquant entre ces deux mouvements.

  • Il rompt avec le Romantisme : il refuse le lyrisme du « moi » souffrant qui s’épanche. La poésie n’est pas un journal intime en vers. Elle doit transformer la réalité, pas la reproduire.
  • Il invente le Symbolisme : par la théorie des correspondances (les sensations se répondent entre elles, le monde visible renvoie à un monde invisible), il donne au mouvement symboliste son programme esthétique. Verlaine, Rimbaud et Mallarmé lui doivent tout.
  • Il inaugure la modernité poétique : Baudelaire est le premier à faire de la ville une matière poétique (les Tableaux parisiens). Il est le premier à faire de la laideur un objet de beauté (Une Charogne). Il est le premier à poser la question : peut-on faire de l’art avec tout ? La réponse du XXe siècle sera : oui.
3. Son influence sur Rimbaud — le lien avec notre parcours

Arthur Rimbaud (né en 1854) a 16 ou 17 ans quand il écrit les poèmes des Cahiers de Douai (1870). Il a alors lu — et relu — Baudelaire. Le poète de Charleville est profondément baudelairien, qu’il le revendique ou non.

Rimbaud lui-même reconnaît cette dette dans sa célèbre Lettre du Voyant (mai 1871) : il y nomme Baudelaire « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu ». Mais il lui reproche aussi d’avoir vécu dans un « milieu trop artiste » et de n’avoir pas réalisé la forme nouvelle qu’il appelait. Ce sera la mission que Rimbaud se donnera lui-même — aller plus loin encore.

IV. Repères chronologiques

  • 1821 : Naissance de Baudelaire à Paris.
  • 1827 : Mort du père. Remariage de sa mère avec le général Aupick.
  • 1841-42 : Voyage forcé vers les îles Maurice et La Réunion.
  • 1844 : Mise sous conseil judiciaire — Baudelaire ne gérera plus son héritage.
  • 1845-57 : Rédaction progressive des poèmes des Fleurs du Mal. Activité intense de critique d’art (Salons).
  • 1856 : Publication des traductions de Poe (Histoires extraordinaires).
  • 1857 : Publication des Fleurs du Mal. Procès et condamnation. Six poèmes supprimés.
  • 1861 : Deuxième édition enrichie des Fleurs du Mal (126 poèmes).
  • 1863 : Publication du Peintre de la vie moderne — manifeste esthétique sur la modernité et la beauté du transitoire.
  • 1864 : Départ pour la Belgique (conférences). Il n’en reviendra pas.
  • 1866 : AVC à Namur. Aphasie partielle.
  • 1867 : Mort à Paris, le 31 août.
  • 1870 : Rimbaud écrit les poèmes des Cahiers de Douai. Baudelaire est mort depuis trois ans, mais son œuvre est déjà un phare.
  • 1871 : Rimbaud, dans sa Lettre du Voyant, salue Baudelaire comme « le premier voyant ».
  • 1949 : Réhabilitation légale des six poèmes condamnés en 1857.

À retenir pour l’oral

Baudelaire est l’inventeur de la modernité poétique : il est le premier à faire de la ville, de la laideur et du mal des sujets dignes de la haute poésie. Par la théorie des correspondances, il donne au Symbolisme son programme et ouvre la voie à toute la poésie du XXe siècle. Rimbaud, Verlaine, Mallarmé — tous sont ses héritiers. Lire « Correspondances », c’est lire le texte fondateur d’une révolution littéraire.

Les correspondances

Baudelaire part d’une idée héritée de philosophes mystiques (notamment Swedenborg) : le monde visible n’est pas la réalité ultime. Derrière ce que nous percevons — les parfums, les couleurs, les sons — se cache un monde invisible, spirituel, plus profond. La Nature entière est un langage chiffré que la plupart des hommes traversent sans comprendre. Seul le poète sait le déchiffrer.

Ce déchiffrement opère selon deux axes :

Les correspondances horizontales (entre les sens eux-mêmes) — c’est la synesthésie. Un parfum peut être « doux comme les hautbois » (odorat + ouïe), « vert comme les prairies » (odorat + vue), « frais comme des chairs d’enfants » (odorat + toucher). Les sens ne sont pas étanches : ils communiquent, se répondent, se fondent les uns dans les autres. Le vers 8 du poème le dit explicitement : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

Les correspondances verticales (entre le sensible et le spirituel) — un parfum ne renvoie pas seulement à un autre sens, il peut renvoyer à une qualité morale ou métaphysique. Les parfums « corrompus, riches et triomphants » portent en eux quelque chose qui dépasse l’odorat : une dimension morale, presque mystique. Le monde sensible est une forêt de symboles qui pointent tous vers un au-delà.

Le rôle du poète dans tout cela est capital : il est le seul à percevoir ces correspondances, à les traduire en langage. Il est un voyant — terme que Rimbaud reprendra et radicalisera dans sa Lettre du Voyant (1871). Le poème n’est pas une description du monde : c’est une révélation de ce que le monde cache.

La boue en or — le principe alchimique des Fleurs du Mal

Baudelaire lui-même, dans l’épilogue prévu pour la troisième édition des Fleurs du Mal (jamais publiée), écrit : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. » C’est le programme esthétique du recueil tout entier.

L’idée est la suivante : la beauté poétique peut surgir de n’importe quelle matière, y compris la plus repoussante. La poésie n’est pas réservée aux sujets nobles, aux belles âmes, aux paysages idylliques. Elle peut naître de la mort, de la laideur, du vice, de la souffrance — à condition que le travail du poète la transforme.

Le cas le plus frappant est Une Charogne : Baudelaire décrit à sa bien-aimée une charogne de cheval en pleine décomposition, grouillante de vers, dégageant une odeur pestilentielle — et il en fait un poème d’une beauté formelle parfaite, qui se conclut sur une déclaration d’amour paradoxale. La « boue » (la charogne, la mort, la putréfaction) devient « or » (un sonnet splendide, une méditation sur l’amour et la mort). C’est vertigineux, et c’est voulu.

  • Thématique : le mal, le vice, le spleen, la laideur urbaine deviennent des sujets poétiques légitimes.
  • Formel : Baudelaire choisit souvent la forme la plus contrainte (le sonnet, l’alexandrin classique) pour dire les contenus les plus transgressifs. La rigueur formelle est elle-même une forme de transmutation — la forme « or » contient la matière « boue ».
  • Moral : Baudelaire ne glorifie pas le mal. Il l’explore, le scrute, parfois s’y noie — mais toujours avec la conscience aiguë que c’est du mal qu’il parle. C’est cette lucidité douloureuse qui distingue les Fleurs du Mal d’une simple provocation.

Le lien entre les deux notions est profond : les correspondances sont la théorie, l’alchimie est la pratique. Parce que le poète sait que le monde visible renvoie à un monde invisible, parce qu’il perçoit les correspondances cachées entre toutes choses, il peut extraire de la boue la plus sombre une vérité lumineuse — et c’est cela, faire de l’or.


Analyse linéaire

Analyse linéaire « Correspondances » par Magali VAN KELST

Pour approfondir : les correspondances verticales

Si les correspondances horizontales relient les sens entre eux (un parfum qui ressemble à une couleur, un son qui ressemble à une texture), les correspondances verticales relient le monde sensible au monde invisible — c’est-à-dire que chaque sensation perçue par les cinq sens peut devenir une porte d’accès vers un au-delà métaphysique.

Le concept est donc celui-ci :

Monde sensible (ce qu’on perçoit : parfums, sons, couleurs) → Monde spirituel (l’Idéal, l’Infini, le divin)

C’est l’idée héritée de Swedenborg et des philosophies néoplatoniciennes : le monde visible n’est que le reflet d’une réalité supérieure. La Nature entière est un temple — le premier mot du poème n’est pas innocent — c’est-à-dire un lieu où le sacré se manifeste à travers le sensible.

Où les perçoit-on dans « Correspondances » ?
  • Le premier est le vers 11 : « Et d’autres, corrompus, riches et triomphants ». Ces trois adjectifs ne désignent plus des qualités olfactives — on ne peut pas sentir quelque chose de « triomphant ». Ce sont des qualités morales et spirituellesappliquées à des parfums. Le sensoriel a débordé vers le métaphysique : c’est une correspondance verticale en acte.
  • Le second est la clausule finale : « Qui chantent les transports de l’esprit et des sens ». Le mot « transports » est capital — il désigne à la fois l’émotion intense et le déplacement, l’élévation. Les parfums ne font pas que chatouiller l’odorat : ils transportent, ils élèvent l’âme vers quelque chose qui dépasse le corps. Et le mot « esprit » est mis sur le même plan que « sens » : le spirituel et le sensible sont réunis, réconciliés.
Pour conclure

Les correspondances horizontales, c’est se déplacer sur un plan — d’un sens à l’autre, d’une sensation à l’autre. Les correspondances verticales, c’est changer de niveau — monter du sensible vers le spirituel, comme si chaque parfum, chaque couleur, chaque son était un échelon d’une échelle invisible. Le poète est celui qui perçoit les deux axes à la fois — et c’est pourquoi il est un voyant, pas seulement un observateur.