
Alfred de Musset (1810-1857)
Né à Paris en 1810 dans une famille aristocratique et cultivée, Musset est de ces êtres qui semblent faits pour brûler vite. À seize ans, il tâte de l’École polytechnique, s’en lasse, et se tourne vers la littérature avec l’aisance de ceux pour qui le talent est une évidence. En 1829, il a dix-neuf ans et fréquente déjà le cénacle de Victor Hugo, le cercle des jeunes romantiques qui veulent tout révolutionner.
Il deviendra le visage d’une génération qui a grandi dans le sillage de Napoléon, nourrie de récits de gloire et de conquêtes, pour se retrouver, à l’âge adulte, sous la Restauration puis la monarchie de Juillet : un monde sans épopée, sans horizon, sans foi politique. Trop jeunes pour avoir combattu, trop lucides pour se contenter de ce qui reste. C’est cette béance qu’on appelle le mal du siècle : non pas une tristesse passagère, mais un sentiment d’inadéquation profonde entre ce à quoi on se croyait destiné et ce que le monde offre réellement. Chez Musset, cette mélancolie n’est pas une posture littéraire, un déguisement romantique qu’on enfilerait pour faire beau. Elle est constitutive. Elle est la couleur de son regard sur tout : l’amour, le temps, les femmes, lui-même.
Hugo est un monument civique : il croit au peuple, à la République, au progrès, à la mission sociale de l’écrivain. Son romantisme est une arme politique autant qu’une esthétique. Musset, lui, n’a rien de tout cela. Issu d’une famille aristocratique, ami d’enfance du duc de Chartres, fils du futur Louis-Philippe, il appartient à un monde où l’on ne va pas aux barricades. Le politique lui est étranger, presque indifférent.
Mais la différence va plus loin que la biographie. Là où Hugo pense en termes de collectif, d’Histoire, de destin commun, Musset pense en termes de moi : l’individu seul face à lui-même, à ses contradictions, à ses amours impossibles. Son romantisme est introspectif, chambre close, nocturne. Il ne cherche pas à changer le monde ; il cherche à dire, le plus exactement possible, ce que ça fait de souffrir.
Repères chronologiques
Genèse et réception de l’oeuvre
Musset publie On ne badine pas avec l’amour le 1er juillet 1834 dans la Revue des Deux Mondes, au sein de sa série Un spectacle dans un fauteuil. Le titre dit tout : ces pièces sont faites pour être lues, seul, dans le silence d’un cabinet, pas pour être jouées sous les feux de la rampe.
Ce n’est pas un manque d’ambition ; c’est un choix radical. La rupture avec George Sand est toute fraîche, l’encre de la douleur est encore humide. Musset ne cherche pas à plaire à un directeur de théâtre. Il cherche à dire quelque chose de vrai sur l’amour, quelque chose qu’on ne peut mettre en scène qu’à l’intérieur de soi. La pièce est née de là : de cette blessure, de cette lucidité cruelle sur les jeux que font les coeurs qui se refusent.
Réception immédiate (1834)
La pièce est saluée comme oeuvre littéraire. Mais jouée ? Pas question. Son mélange de registres, tragique et bouffon, prose et lyrisme, conte et drame, déconcerte les conventions du théâtre de l’époque. Elle est trop hybride, trop libre, trop Musset. Elle reste dans les pages de la revue, et c’est peut-être là qu’elle est le mieux à sa place.
Réception scénique (à partir de 1861)
Quatre ans après la mort de Musset, la Comédie-Française ose enfin la création scénique. C’est un triomphe immédiat. La pièce entre au répertoire, n’en sort plus, et continuera d’être jouée et passionnément mise en scène jusqu’à aujourd’hui. Certaines oeuvres n’ont pas besoin d’être représentées pour être vivantes.
