L’auteur

Antoine François Prévost d’Exiles (1697–1763)

A. Vie et formation : un parcours tumultueux

Né le 1er avril 1697 à Hesdin, dans l’Artois, dans une famille de notaires et de juristes, Antoine Prévost reçoit une éducation soignée chez les jésuites. Attiré par la vie religieuse, il entre en 1715 chez les jésuites, puis rejoint en 1720 les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, et est ordonné prêtre. Mais une première rupture intervient très tôt : il s’engage volontairement dans l’armée, puis revient aux bénédictins à l’abbaye parisienne de Saint-Germain-des-Prés. Une relation avec la sœur d’un de ses élèves l’oblige à fuir et à partir en exil.

B. En quête de liberté : les exils

Sa vie est une succession de ruptures et de recommencements. Il s’exile en Angleterre puis en Hollande, menant une existence aventureuse jalonnée de dettes, d’amours tumultueuses et de démêlés avec les autorités ecclésiastiques. En Angleterre, il se retrouve mêlé à une affaire grave : endettement, scandale, imitation de signature — une escroquerie alors punie de mort. Il rentre clandestinement en France en 1734. À la lecture de ce parcours, on mesure à quel point Prévost a nourri ses romans de ses propres expériences.

C. Un écrivain infatigable

Prévost est l’un des romanciers les plus actifs du XVIIIe siècle. En 1728, il publie les tomes I et II des Mémoires et aventures d’un homme de qualité (7 volumes au total, dont Manon Lescaut forme en 1731 le septième et dernier tome). Entre 1733 et 1739, il publie l’Histoire de M. Cleveland, fils naturel de Cromwell, puis entre 1735 et 1740, les douze volumes du Doyen de Killerine. Il traduit Richardson (PamelaClarisse Harlowe), fonde le périodique Le Pour et Contre (1733–1740) et collabore à des travaux d’érudition bénédictins (Gallia Christiana). Les titres de ses récits reflètent sa vision du monde, partageant aventures, mémoires et introspection.

D. La biographie comme matrice romanesque

La double vie de Prévost – homme d’Église épris de liberté, clerc hanté par la passion des sensnourrit directement la fiction. Des Grieux, chevalier entré en séminaire et séduit par la volupté, incarne la contradiction intime de son créateur. Le romancier transpose dans ses personnages la tension qu’il éprouve lui-même entre vocation spirituelle et désir mondain, entre raison et passion. Comme son héros, Prévost « n’avait jamais été un homme impie » mais succombait à la « dépravation des mœurs » par amour et par jeunesse.

Le contexte historique, social et culturel

A. Le contexte politique : la Régence et Louis XV

La Régence (1715–1723) : libéralisation des mœurs

Louis XIV meurt en 1715, mais son arrière-petit-fils, âgé seulement de cinq ans, est trop jeune pour régner. C’est Philippe d’Orléans, son neveu, qui dirige le pays. Après des décennies d’austérité, la Régence marque une rupture : vie fastueuse pour les privilégiés, libertinage ouvertement pratiqué, plaisirs multipliés. Paris s’enrichit notamment grâce à la traite négrière qui assure l’essor des grands ports (Bordeaux, Nantes, Brest). Une nouvelle noblesse de robe émerge — des bourgeois qui ont pu s’acheter une charge et un titre — et accumule de grandes fortunes.

La monarchie absolue et ses injustices

Mais cette image ne doit pas faire oublier la réalité d’une société profondément inégalitaire. Le roi dispose d’un pouvoir absolu, les oppositions religieuses (jésuites contre jansénistes) font rage, et le fonctionnement judiciaire reste arbitraire : la lettre de cachet permet d’emprisonner sans jugement. C’est ce mécanisme qui s’applique aux « filles publiques » : en 1719, Louis XV ordonne leur déportation en Louisiane. Cette réalité historique documentée fournit à Prévost le cadre tragique du dénouement de son roman.

B. Le contexte social et culturel

La vie mondaine parisienne

L’essor de la bourgeoisie transforme Paris. Les grands boulevards s’embellissent, les cafés et les clubs se multiplient, les salons accueillent les idées les plus audacieuses. Le jeu est un divertissement très répandu dans les milieux plus fortunés. L’Opéra, la Comédie-Française, le jardin du Palais-Royal et les cercles de jeu — tel l’« hôtel de Transylvanie, où il y avait une table de pharaon dans une salle » — sont les lieux de sociabilité que fréquentent Des Grieux et Manon. Cette atmosphère de luxe et de dépense explique les précisions constantes du roman sur l’argent nécessaire au couple.

La littérature au XVIII° siècle

La Régence voit naître les idées des Lumières : un mouvement fondé sur la raison et la connaissance. Mais le roman est encore considéré comme un genre mineur, davantage ancré dans la réalité contemporaine. Les récits, soumis à la censure, circulent souvent clandestinement. Le roman-mémoires (dont Prévost est un des maîtres) simule une authenticité documentaire qui lui confère une puissance d’identification inédite. Prévost publie les premiers tomes de ses Mémoires en 1728 ; en 1731, en Hollande, paraît le tome VII contenant Manon Lescaut. Ce n’est qu’en 1733 que le roman parvient en France : le 5 octobre, le livre est saisi, jugé scandaleux car montrant des personnages « dans des rôles peu dignes d’eux, le vice et le débordement avec une complaisance qui fait horreur » (Journal de la Cour et de Paris).