1. L’amour-passion : transgression et fatalité

La passion amoureuse est au cœur du roman. Prévost en propose une vision radicalement tragique. Dans la mesure où le récit est fait par Des Grieux lui-même, nous partageons d’abord sa découverte de son amour, un coup de foudre à l’hôtellerie d’Amiens. Il décrit ainsi ses sentiments :

Mon cœur s’ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je n’avais jamais eu l’idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes veines. J’étais dans une espèce de transport qui m’ôta pour quelque temps la liberté de la voix, et qui ne s’exprimait que par mes yeux.– Des Grieux, première partie

Sous la monarchie absolue, la passion est socialement inadmissible : l’union avec une femme du peuple est une mésalliance. Des Grieux se heurte à des obstacles insurmontables. Mais il rejette avec force toute accusation d’impiété : il sait que son amour est une transgression, mais ne peut s’en empêcher. Cela explique qu’il n’hésite pas à se qualifier lui-même de « fieffé libertin » tout en protestant de la sincérité de son amour.

La passion de Des Grieux présente des résonances jansénistes : la grâce lui fait défaut comme à un réprouvé, et il ne peut s’arracher à sa passion par ses seules forces. Mais la narration rétrospective introduit une distance critique : le lecteur peut se demander dans quelle mesure Des Grieux est sincère ou se ment à lui-même.

2. La sincérité de l’amour : Des Grieux et Manon

La passion de Des Grieux

Chaque trahison de Manon conduit à une scène de retrouvailles où Des Grieux cède immédiatement, convaincu que « cette charmante créature était si absolument maîtresse de son cœur qu’il n’avait pour elle que de l’estime et de l’amour ». Le mot « charmant » est à prendre dans son sens étymologique : celui qui jette un charme, une emprise magique. La force de sa volonté ne suffit pas à faire cesser cet envoûtement.

La sincérité de Manon ?

La question de la sincérité de Manon est l’une des plus discutées. Est-elle rouée, ou simplement légère ? Des Grieux lui-même finit par conclure après l’épisode de la trahison avec G.M. : « Elle pèche sans malice ; elle est légère et imprudente, mais elle est droite et sincère. » Ses protestations de tendresse, ses remords et ses larmes lors des retrouvailles semblent authentiques. À la Nouvelle-Orléans, elle lui assure : « Il est impossible d’être plus aimé que vous l’êtes. » La sincérité de leur amour est fondée sur une réciprocité des sentiments que Flaubert soulignera comme la clé de la sympathie des lecteurs.

L’amour est plus fort que l’abondance, plus fort que les trésors et les richesses, mais il a besoin de leur secours ; et rien n’est plus désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.– Prévost, Histoire du chevalier des Grieux

3. L’argent et la vénalité des rapports humains

La relation entre Manon et Des Grieux est inséparable de l’argent. Le droit au bonheur, revendiqué sous la Régence, passe pour Manon par l’argent qui devient la nouvelle valeur souveraine. Elle le dit clairement à Des Grieux : « Crois-tu qu’on puisse être bien sensible avec les soucis que donne la misère ? L’amour est un sot ; il n’a pas le sens commun. » Son infidélité répétée n’est pas pure vénalité mais impossibilité de se résoudre à la pauvreté. Prévost dénonce ainsi les contradictions d’une société où le sentiment est conditionné par la fortune et où les femmes sans ressources n’ont d’autre choix que la dépendance économique.

4. La dimension tragique

La construction du romanesque

Prévost dépasse le roman d’aventures pur. Chez lui, les aventures révèlent les caractères et les passions. Des Grieux est esclave de l’amour, Manon l’est des plaisirs et de l’argent. Ce qui est frappant dans la structure, c’est que chacune des épreuves de Des Grieux – même les plus humiliantes – est acceptée par lui : il comprend qu’il y a « peu de femmes de la qualité de Manon » et que cela rendait sa faiblesse financière inexcusable, mais la passion l’emporte invariablement.

Le tragique et la pitié

Le registre tragique est central. Prévost hérite de Racine : dans Phèdre, l’amour est vécu comme une malédiction extérieure. De même, Des Grieux sait qu’il se perd mais ne peut résister. La lucidité douloureuse d’un personnage qui se sait perdu est au cœur du pathétique. Le lecteur, comme Renoncour, « ne peut s’empêcher de prendre part à ses malheurs ».